Le cas d’Elisabeth Ivanovsky  

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Quand les livres pour la jeunesse rappellent un passé qui dérange  

Aujourd’hui, le passé colonial belge dérange, car il questionne une part importante de notre histoire. Le rôle joué par le roi Léopold II dans le pillage d’une partie de l’Afrique centrale reçue, à titre personnel, des mains des grandes puissances de l’époque (1) (État indépendant du Congo de 1885 à 1908) salit la réputation du souverain. De même, la position des colons et des responsables politiques lorsque l’État fut légué par testament à la Belgique, reste nébuleuse. Enfin quelle fut celle du gouvernement belge lors des événements dramatiques liés à l’indépendance du Congo le 30 juin 1960 ? Loin de l’image magnifiée par la propagande d’un idéal de civilisation et de progrès, la colonisation fut surtout un saccage des richesses naturelles et un asservissement constant de la population congolaise.

. Le lourd silence de la Belgique

    Le mépris affiché par les Belges de l’époque envers la culture et les traditions des terres colonisées, leur condescendance paternaliste en ce début du 20e siècle ont laissé des traces dans les deux pays et ont contaminé leurs relations actuelles. De nombreux états, anciens colonisateurs, sont confrontés ainsi à leur histoire et aux responsabilités qui en découlent.

    Depuis , il est devenu inaudible de parler avec complaisance des « peuples premiers » que l’on n’hésitait pas, à l’époque, de traiter de « primitifs », de « barbares » ou de « sauvages ». Au nom du respect des cultures autochtones, les œuvres du passé sont relues à l’aune des valeurs morales contemporaines, risquant d’occulter une part importante du patrimoine européen, notamment en littérature de jeunesse. Tintin, Babar et Lucky Luke se voient dès lors rangés aux oubliettes de l’histoire culturelle, sans oublier les romans de Roald Dahl, expurgés dans leurs éditions britanniques de toute trace de clichés stigmatisants. Certains vont jusqu’à proposer de brûler les livres ou de les retirer des rayons des bibliothèques. Cette forme de censure risque de couper les liens qui nous rattachent à notre passé, quel qu’il soit, et d’empêcher les jeunes lecteurs de comprendre les origines d’un racisme structurel qui, aujourd’hui encore, perturbe dangereusement nos rapports à autrui, notamment avec la diaspora congolaise. De nombreux chercheurs, voire d’éditeurs, proposent de contextualiser ces productions jugées racistes, sans les occulter, afin de garder vivant un patrimoine littéraire qui est le témoin de ce que l’imaginaire colonial a pu produire. C’est sans doute d’autant plus judicieux quand ces livres ont par ailleurs des qualités esthétiques évidentes. Ainsi, Élisabeth Ivanovsky a illustré magistralement certains textes de Franz Hellens leur offrant une dimension plastique incontestable, comparable à celle des plus grands peintres de l’époque.

. L’art moderne dans les livres pour enfants : les albums d’Elisabeth Ivanovsky

    Pendant une quinzaine d’années, globalement de 1933 à 1947, Élisabeth Ivanovsky a pu, dans ses collaborations avec différents auteurs et éditeurs, proposer des illustrations qui correspondaient à ses choix esthétiques, teintés des idéaux du Bauhaus et du constructivisme russe. L’abstraction y trouve sa place et les silhouettes de ses personnages rappellent celles qui ont influencé le cubisme. Les structures et les formes géométriques qui les encadrent leur donnent une puissance visuelle inhabituelle dans les livres pour enfants. Le jeu des couleurs primaires complète cette perspective artistique, valorisée par ailleurs dans des albums conçus à la même époque en France, comme ceux de Nathalie Parain ou de Rojankovsky, édités dans la célèbre collection du Père Castor. Cette période, dans l’ensemble, fut riche en créations audacieuses et innovantes qui a précédé la déferlante commerciale des années 1950-1960 avec ses séries à grands tirages, comme celle des « Martine » (2). À la fin des années 1960, et lors des deux décennies suivantes, un renouveau plastique empreint de l’esthétique « pop » et des recherches graphiques du Push Pin Studio donnera le jour à d’autres ouvrages de qualité, grâce à des aventuriers de l’édition comme Harlin Quist, Ruy-Vidal ou Robert Delpire. Cependant, il ne faut jamais oublier que ces ouvrages ne furent accessibles qu’à un public restreint. En effet, la majeure partie des jeunes lecteurs de l’époque n’aura accès qu’à des tirages importants de maisons, plus préoccupées par leur chiffre d’affaires que par la qualité de leurs livres. Le  catalogue de l’exposition de 1984-1985 au Centre Pompidou le rappelle, définissant ce courant d’avant-garde comme : « (…) marginal, en raison de la diffusion confidentielle de ces ouvrages conçus en dehors de tout critère de rentabilité (…) ». (3)

    Dans les années qui ont précédé la deuxième guerre mondiale, des petites entités éditoriales ont pris ainsi le risque de publier des livres imprégnés des évolutions des arts plastiques,comme celles de la typographie. En Belgique, ce fut le cas des Éditions des artistes (4) de Georges Houyoux ou de celles de l’Art décoratif (avec sa collection du « Petit artiste » (5)), sous la houlette de la féministe Céline Dangotte. Pourtant, dans une moindre mesure, l’entreprise Desclée de Brouwer tenta quelques expériences de ce type, notamment avec Élisabeth Ivanovsky, mais sans succès commercial. Ces ouvrages, sortis dans les années 1930-1940 en pleine période coloniale, restent les témoins d’un temps où le vocabulaire et les images véhiculaient une idéologie raciste.

Franz Hellens, illustrations Élisabeth Ivanovsky, Histoire de Bass-Bassina-Boulou, Desclée De Brouwer et Cie, 1936, 

. Occulter ou divulguer le passé colonial ?

Depuis le début des années 1990, le livre de jeunesse a acquis une réelle renommée dans les médias, les universités, les bibliothèques et l’école. Dès lors, son histoire est enseignée et les éditions anciennes ont changé de statut, se muant en « objets patrimoniaux » (6) dont il faut conserver la trace. En 2018, les Archives du Père Castor entrent au Patrimoine mondial de l’Unesco. Quelques éditeurs comprennent l’intérêt de rééditer leurs fonds jeunesse (une politique suivie, dès l’origine, par l’école des loisirs).  Les éditions MeMo, créées en 1993 par Christine Morault et Yves Mestrallet, ont aussi valorisé à de multiples reprises ce patrimoine. Par ailleurs, plusieurs institutions ont créé des réserves de Fonds précieux pour conserver  ces ouvrages essentiels. (7) Ainsi, petit à petit, se sont tissés des liens entre les chefs d’œuvre d’hier et d’aujourd’hui. Cette transmission est indispensable pour ancrer le corpus littéraire et plastique de cette littérature dans une véritable histoire de l’art pour les enfants.

    Par ailleurs, récemment, une nouvelle forme de censure est apparue ne provenant non des Institutions, mais des universités, des journalistes, des éditeurs qui cherchent à décoloniser « la littérature, comme l’on a « décolonisé » l’espace public. Dans ce cadre, des « sensitivity readers » relisent des œuvres anciennes à la lueur de nos valeurs morales actuelles, traquant toute trace d’esprit colonial, patriarcal ou impérial pour les faire disparaître, effaçant en même temps une part de notre histoire commune. Si leur but premier est de défendre les droits des minorités ethniques, ils finissent trop souvent par nous enfermer dans des identités ethniques qui nous éloignent des autres, bien loin de tout dialogue interculturel. Les conflits anciens ne peuvent se résoudre dans la négation de l’histoire, c’est en les assumant qu’il sera possible d’envisager un avenir commun.

    C’est pourquoi nous espérons voir réédité un album de 1936, adapté d’un roman de l’écrivain belge Franz Hellens, Bass-Bassina-Boulou (écrit en 1922). De prime abord il s’agit d’un récit « africain », mais en fait il y est plutôt question d’une « véritable théorie du primitivisme » (8). La version pour enfants, illustrée par Élisabeth Ivanovsky, porte le titre d’Histoire de Bass-Bassina-Boulou. Cet album sera réédité ensuite en deux volumes en 1942. (9) Ces trois livres sont empreints, en partie du moins, d’une vision coloniale du monde, largement partagée à l’époque, mais ils sont aussi de précieux témoignages de la place prise par les arts plastiques en littérature de jeunesse. L’album de 1936 se trouve aujourd’hui à la réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale de France, mais il reste inaccessible au grand public. De nos jours, en effet, aucun éditeur ne semble prêt à prendre la responsabilité de le rééditer, malgré ses audaces plastiques indéniables.

Franz Hellens, illustrations Élisabeth Ivanovsky, Histoire de Bass-Bassina-Boulou, Desclée De Brouwer et Cie, 1936,

    Or, si nous voulons que les enfants du 21e siècle appréhendent mieux la société dans laquelle ils vivent, avec ses grandeurs et ses bassesses, ils doivent avoir accès aux œuvres qui l’ont constituée. Leur dénier l’occasion de lire certains ouvrages n’empêchera nullement le racisme, ni n’effacera les injures faites à la culture des peuples autochtones, au contraire. « On ne change pas l’histoire en mettant le feu à une statue » disait Juliana Lumumba en 2020 (10), fille de Patrice Lumumba, martyr de l’indépendance du Congo belge. De la même manière, on ne la change pas en censurant un livre. Il est plus que temps que, dans nos classes, soit abordée la période de la colonisation. Un adolescent sur quatre sort actuellement de l’enseignement secondaire belge en ignorant que le Congo a été l’une de nos colonies. (11) Bien entendu, la lecture de ce type d’ouvrage doit être encadrée, par un discours critique qui permettra de débusquer, derrière des propos qui pourraient apparaître anodins, un paternalisme de mauvais aloi ou une hiérarchisation quelconque des cultures.

. Le patrimoine littéraire européen

    L’article 10 de la Convention européenne des Droits de l’homme protège la liberté d’expression de puis plus de 70 ans. (12) En 2010, pour la première fois dans ce cadre, est évoqué le concept de « patrimoine littéraire européen » (13) qui permet de « repousser les limites apportées à la liberté d’expression en matière artistique, plus précisément à la liberté de diffuser une œuvre d’art et, pour le public, d’y avoir accès ». (14) Dans ce cas-ci, il s’agissait d’un roman érotique d’Apollinaire. (15) La Cour a considéré que ce livre en faisait partie pour trois raisons : son ancienneté (publié en 1907), son nombre important de traductions et son entrée dans la prestigieuse collection « La Pléiade » (16). Même si R.L. Stevenson, Jules Verne et Jack London sont entrés dans ce catalogue réputé, il est rare que les livres de jeunesse aient ce privilège. Il n’en reste pas moins vrai que la diffusion d’une œuvre et son accessibilité sont associées à la liberté d’expression. Dans ces conditions, on peut espérer que le livre d’Ivanovsky soit réédité, comme le furent chez MeMo, depuis mai 2007, six autres ouvrages de cette plasticienne. (17)

. Bass Bassina Boulou, « parcours migratoire d’un primitif moderne » (18)

    Écrit en 1922 (19), peu de temps après la boucherie de 1914-1918, ce livre n’a connu finalement qu’un succès mitigé, même s’il a séduit des écrivains comme Romain Rolland, (20), Maxime Gorki (21) ou Stefan Zweig (22). Ce récit baigne dans une vision animiste du monde, imprégnée d’irrationnel et de rêve qui échappe à la logique analytique occidentale, celle justement qui n’a pu empêcher le carnage des tranchées. Franz Hellens, alors pleinement habité par cette approche métaphysique, était fasciné aussi par « l’art nègre » comme de nombreux plasticiens du début du 20e siècle, qu’il s’agisse de Picasso, de Matisse ou de Derain. Tous cherchent à échapper aux canons académiques de la figuration leur préférant d’autres formes, énigmatiques, propres aux créations des cultures dites « primitives », surtout celles d’Afrique et d’Océanie.

    L’œuvre, dans sa version pour adultes, comme dans ses adaptations pour les enfants, révèle en fait deux mondes qui s’opposent : l’Afrique traditionnelle, phantasmée par ce chantre du réalisme magique et la société parisienne de l’entre-deux-guerres, avide de richesses matérielles. L’attirance de l’écrivain pour les sociétés imprégnées de magie et d’envoûtement est fort éloignée du discours colonisateur qui, à l’époque, y voyait surtout un monde de « sauvages », cannibales et paresseux. Bass-Bassina-Boulou est un fétiche noir auquel un sorcier, Mouata-Yamvo (23), insuffle la vie. Il sera plus tard conduit dans un temple dont il devient le maître (cette partie du récit se développe sur 50 pages). À Paris, une véritable descente aux Enfers l’attend, devenant une sorte de mascotte, modeste poupée noire vendue au plus offrant, finissant brûlée sur un tas d’ordures, après être tombée dans les égouts (l’épisode à Paris est décrit en 25 pages). Seule la fin du livre lui rend sa dignité perdue, dans une forme d’eschatologie animiste qui le renvoie à son paradis africain.

    La trame narrative ne dénigre donc en rien la culture africaine, l’animisme y est vu comme une approche intuitive de l’imaginaire. L’écrivain belge considérait que la perversion et la barbarie découlaient de l’excès de technologie et de rationalisme, propres au monde occidental (24). Cette culture-là avait jeté ses enfants dans les tranchées de 1914-1918, sacrifiant une génération entière à l’orgueil des nations. Il était selon lui plus que temps de retrouver le sens des émotions et du sacré.

    Le texte de 1922 fut remanié une première fois pour les enfants en 1936 et ensuite en 1942, cette fois en deux volumes, simplifiant, peut-être à l’excès, le vocabulaire de Franz Hellens. Les 79 pages de la première version deviennent 43 pages pour le premier livre qui se passe entièrement au Congo et 29 pour le second qui narre les aventures vécues en France.

    Dans Histoire de Bass-Bassina-Boulou, le terme « nègre » est utilisé à huit reprises (25) (sous forme de substantif ou d’adjectif), fréquemment utilisé à l’époque. C’est aussi ce type de vocable que l’écrivain américain Mark Twain, au 19e siècle, emploie abondamment dans Tom Sawyer (1846) et Huckleberry Finn (1884). Ces mots, aujourd’hui, sont devenus tabous, surtout aux États-Unis ; pourtant Barack Obama a rappelé, en 2015, alors qu’il était président, qu’interdire l’utilisation de ces termes dégradants ne permettait pas pour autant de mesurer si le racisme existait toujours ou pas (26). En mars 1935, déjà, Senghor et Césaire n’avaient pas hésité à se jouer de cette étiquette insultante, en lançant un mouvement poétique et politique baptisé fièrement « négritude » (27). Il est important de permettre aux jeunes générations d’apprendre « ce que parler veut dire » (28) et de découvrir ainsi la puissance destructrice des violences symboliques du langage. Nier l’existence de ce contexte lexical n’efface pas l’injure, mais ne fait que la dissimuler.

    Pourtant, les personnages du récit, eux, ne sont pas définis par les stéréotypes raciaux de l’époque. Dans la partie qui se déroule en Afrique, les Blancs sont absents, loin des clichés de la littérature coloniale dans laquelle les héros sont des Blancs venus « civiliser » les « pauvres petits Noirs ». Le personnage principal est un fétiche noir accompagné de divers animaux, comme son ami le chien Makito. Quelques hommes jouent un rôle indéniable, comme le vieux sorcier et certains de ses amis ou disciples. Il est un sage, détenteur du savoir, même s’il consomme sans doute trop d’alcool et de chanvre. Très différent est Zoulou-Lala, un « homme énorme, le plus grand qu’il ait jamais aperçu, couvert de colliers, de bracelets et d’autres ornements », il terrorise sa jeune et douce épouse Marouka décidant de lui couper la tête parce qu’elle voulait reprendre sa liberté. La sagesse et la violence s’opposent, comme sur tous les continents.

    Quand Bass-Bassina-Boulou se retrouve propulsé à Paris, il se perd dans un monde de Blancs animés par la soif de profit. Trouvé par des aviateurs, il arrive dans la métropole et est offert à « un petit homme tout rond, au visage joufflu, au crâne chauve et dont la principale occupation était de s’asseoir à table pour manger « , servi par Justin, « le domestique, grand et maigre, armé de longues oreille et d’un long nez » ! Ensuite, le fétiche est vendu à Bernard, barman du café Novelty (29) où joue un trio de musiciens noirs. À l’époque, de tels groupes musicaux étaient courants dans la capitale française, certains accompagnaient ainsi l’artiste franco-américaine, première grande star noire internationale : Joséphine Baker qui semblait se jouer des stéréotypes racistes. Enfin, la figurine termine chez un marchand de bric-à-brac dans un faubourg, avant d’être abandonnée par la fille de son propriétaire sur le trottoir et finir dans une poubelle. Les flammes purificatrices  » l’entrainèrent dans leur danse et Bass-Bassina-Boulou se sentit emporté avec le feu dans l’espace (…) et « arriva enfin en Afrique ». Le monde des Blancs n’apparaît pas sous son meilleur jour, puisqu’il se dévoile mercantile, voire vulgaire, il ne ressemble en rien à l’univers africain imprégné d’un rapport presque mystique à la nature.

. Bass-Bassina-Boulou entre primitivisme et constructivisme

    Quel fut dès lors le travail d’Élisabeth Ivanovsky ? Comment a-t-elle su allier cette fascination pour l’art africain et ses propres choix esthétiques ? Dans son travail, retrouve-t-on des traces d’un regard colonialiste, voire raciste ?

    Pour mieux étayer ce propos, il fut utile de relever les stéréotypes culturels racistes les plus courants dans les représentations des Noirs au sein de l’image populaire, la caricature, la publicité et la bande dessinée de la même époque, soit en pleine période colonialiste. Il en ressort un certain nombre de traits discriminatoires. Le Noir y est représenté le plus souvent comme un grand enfant, paresseux, ou bien comme un être cruel et sauvage. Ses imposantes lèvres rouges, son gros nez, ses grands sourires sont récurrents, comme sa peau noire qui contraste avec ses dents blanches. Quand il s’exprime, il parle aussi régulièrement une langue peu structurée, appelée avec mépris  « petit nègre ». Sans doute peut-on voir dans les dessins d’Hergé, réalisés pour Tintin au Congo, le modèle-type de ces représentations (29). Pourtant, cette bande dessinée est toujours aujourd’hui accessible, elle est même la deuxième la plus vendue de toute l’œuvre du maître de la « ligne claire » (30). Dans le numéro 39 du Petit Vingtième du 25 septembre 1930, le « héros blanc » s’adresse aux Africains en affichant un ton paternaliste, fustigeant leur fainéantise. Tintin s’écrie agacé : « Allons ! Au travail ! », injonction à laquelle un témoin congolais répond : « Moi Fatigué ». Le dessin en noir et blanc montre une des caractéristiques dites « ethniques » des Noirs : leurs grosses lèvres. Leur air ébahi s’oppose au caractère « franc et volontaire » de l’Occidental, sûr de sa supériorité, leur syntaxe maladroite complète le tableau.

    Rien de tout cela dans l’imaginaire d’Élisabeth Ivanovsky ni d’ailleurs dans celui de Franz Hellens :

Franz Hellens, illustrations Élisabeth Ivanovsky, Histoire de Bass-Bassina-Boulou, Desclée De Brouwer et Cie, 1936.

    Certes, chez E. Ivanovsky, quelques illustrations sont le reflet d’une vision colonialiste de l’Afrique, surtout dans sa dimension culturelle. Le continent y est présenté comme encore vierge de toute industrialisation et dont les traditions « authentiques » doivent être précieusement conservées. Cette logique ethnographique a permis à de nombreux musées de justifier leurs acquisitions de divers objets collectés parfois dans des conditions douteuses.

Franz Hellens, illustrations Élisabeth Ivanovsky, Histoire de Bass-Bassina-Boulou, Desclée De Brouwer et Cie, 1936,

    Dans le récit qui se déroule à Paris, le dessin du trio de musiciens est clairement imprégné de l’esthétique art déco, proche de celle de l’affichiste Paul Colin, lui-même collectionneur « d’art nègre ». Cette représentation d’artistes africains rejoint, sans doute, la perception classique de l’idée d’une identité noire qui a la musique et la danse dans le sang, ce qui a fait en son temps le succès de Joséphine Baker.

Franz Hellens, illustrations Élisabeth Ivanovsky, Histoire de Bass-Bassina-Boulou, Desclée De Brouwer et Cie, 1936,

    Élisabeth Ivanovsky compose ses images comme une construction de formes géométriques, de lignes droites et de diagonales, telles que l’art russe des années 1920 les a magnifiées. Rehaussées de couleurs primaires, associées à la profondeur du noir et à la luminosité du blanc de la page, elles offrent ainsi une création proche des arts décoratifs du Bauhaus, dans une approche plus abstraite que figurative des formes.

. Conclusion

    Élisabeth Ivanovsky a déclaré, en 1999, que son livre Histoire de Bass-Bassina-Boulou était son meilleur : il est donc particulièrement regrettable qu’il ne puisse plus être accessible au plus grand nombre. Qu’il faille contextualiser une telle œuvre est indéniable, qu’il faille l’ostraciser est, selon moi, une grave erreur. Laissons nos jeunes regarder en face leur histoire, leur héritage culturel afin de mieux comprendre les antagonismes violents qui déchirent encore aujourd’hui notre société. Qu’ils découvrent pourquoi certaines idéologies sont vraiment dangereuses, hier comme aujourd’hui, puisque selon les mots de Nougaro : « Armstrong, la vie, quelle histoire ? C’est pas très marrant Qu’on l’écrive blanc sur noir Ou bien noir sur blanc On voit surtout du rouge, du rouge Sang, sang, sans trêve ni repos ». Occulter le racisme structurel, le suprémacisme de certains Occidentaux, c’est courir le risque de voir ressurgir la « bête immonde » à tout moment, ici ou ailleurs.

par Monique Malfait-Dohet

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(1) À la Conférence de Berlin (15/11/1884-15/2/1885) qui réunissait 14 pays : Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Empire ottoman, Espagne, France, Royaume-Uni, Italie, Pays-Bas, Portugal, Russie, Suède-Norvège et États-Unis.

(2) Albums de Gilbert Delahaye (auteur) et Marcel Marlier (illustrateur). Une trentaines de livres furent publiés dans les années 1950-1970 chez l’éditeur belge Casterman. Dès les années 1980, la série fut égratignée par la critique, même si elle continua à être publiée jusqu’en 2022 !

(3) Patrick Roegiers,  » Une esthétique visuelle pour l’album  » in Images à la page. Une histoire de l’image dans les livres pour enfants, Gallimard, 1984 (catalogue de l’exposition au Centre national d’Art et de culture Georges Pompidou, collectif d’auteurs), p. 25.

(4) Qui a abondamment édité des ouvrages d’Élisabeth Ivanovsky.

(5) Qui a notamment édité un livre de jeunesse illustré par le peintre Léon Spilliaert.

(6) Selon l’expression utilisé en 2004 par Nic Diament, « De la littérature de jeunesse considérée comme objet patrimonial » in Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 2004, n° 5, p. 65-73. Accessible en ligne à l’adresse suivante : https://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2004-05-0065-011, consulté le 11/02/2023.

(7) C’est notamment le cas du Fonds patrimonial Heures Joyeuses de la médiathèque Françoise Sagan à Paris.

(8) Selon l’expression de Joachim Schultz, « Bass-bassina-Boulou de Franz Hellens : un Pinocchio africain ? » dans la revue Textyles, 6, 1989, pp. 171-177.

(9) Bamboula le petit homme noir et Histoire d’une poupée noire. Les trois livres furent édités chez Desclée de Brouwer.

(10) Dans une interview de l’hebdomadaire belge néerlandophone Humo du 27 juin 2020.

 (11) Nico Hirtt, « Seront-ils des citoyens critiques ? Enquête auprès des élèves de fin d’enseignement secondaire en Belgique francophone et flamande », Appel pour une école démocratique¸Bruxelles, 2008, p. 8.

(12) Traité international signé en 1950.

(13)  Arrêt Akdas c. Turquie, 16 février 2010.

 (14) Céline Ruet,  » expression artistique au regard de l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme : analyse de la jurisprudence européenne Cour européenne des droits de l’homme, Akdas c. Turquie, 16 février 2010 « , dans Revue trimestrielle des droits de l’homme, 84, 2010, p. 918.

(15) Guillaume Apollinaire, Les 11000 verges ou les amours d’un Hospodar édité la première fois en 1907.

 (16) L’œuvre d’Apollinaire y est entrée en 1993.

(17) Les très petits de René Meurant et Élisabeth Ivanovsky en mai 2007, Cirkus en septembre 2010, Jouez fleurettes en juin 2016, Ourson acrobate et Bonshommes des bois en août 2016, Quatre contes d’Andersen en novembre 2021. Cette production fut accompagnée de la publication d’une monographie de Georges Meurant Élisabeth Ivanovsky, Sur la page blanche tout est possible éditée en juin 2017.

(18) Selon l’expression utilisée par Aurora Bagiag dans Confluente Texts & Contexts Reloaded, 2016, p.9.

(19) Franz Hellens, Bass-Bassina-Boulou, Paris, Rieder, collection des prosateurs français, 1922, réédité en 1992 par l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises, collection Histoire littéraire, avec une préface de Robert Frickx.

(20) Voir Franz Hellens, Documents secrets (1905-1956), Albin Michel, 1958, p. 107.

 (21) Voir l’article de Franz Hellens : « Maxime Gorki à Sorrente », in Europe, volume 38, n° 370, 1er février 1960. Le livre fut d’ailleurs traduit en russe par Ylia Ehrenberg qui a précisé dans son autobiographie de 1962 que Gorki avait apprécié ce roman.

(22) Ce dernier ayant rédigé la préface de l’édition allemande dont il existe une traduction en français dans Le dernier disque vert. Hommage à Franz Hellens, Albin Michel, 1957, pp.76-79.

(23) Nom d’une dynastie de souverains de l’Empire Lunda, région du sud du Katanga.

(24) Voir l’article de Paul Gorceix, « Mélusine de Franz Hellens : roman fantastique ou d’initiation ? » dans Bulletin de l’Académie royale de langue et de littérature françaises, tome LXVII, n° 1-2, 1989, p. 149.

 (25) Pour treize occurrences dans la version de 1942 (dont l’emploi de « négresse » et de « négrillon »), alors qu’elle comporte sept pages de moins.

(26) Dans une interview radio, émission WTF with Marc Maron (distribuée par Public Radio Exchange), épisode 613, lundi 22 juin 2015.

(27) Concept dévoilé dès mai-juin 1935 dans un mensuel, L’étudiant noir de l’Association des étudiants martiniquais en France.

(28) En référence bien entendu à l’essai de Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982 sur les violences symboliques du langage.

(29) Il existe bien un café qui porte ce nom mais à Salamanque, fondé en 1905.

(30) Cette bande dessinée fut d’abord publiée dans Le Petit Vingtième de juin 1930 à juin 1931, éditée ensuite en album en 1931 (en noir et blanc), réédition chez Casterman en 1937. Il sortira dans sa version en couleurs en 1946.

(31) Plus de 10 millions d’exemplaires vendus !

(32) Voir « Tête à tête avec Élisabeth Ivanovsky », propos recueillis par Michèle Cochet, Élisabeth Lortic et Michel Defourny dans La revue des livres pour enfants, n° 187, juin 1999, p. 78.

 (33) Paroles extraites de la chanson Armstrong écrite et interprétée par Claude Nougaro en 1965.

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Monique Malfait-Dohet est présidente et conseillère scientifique du fonds de l’image et du texte pour la jeunesse (Fondation Battieuw-Schmidt). Site ici.

 

 

 

 

Y’a cadeau et cadeau

 

– Dis, maman, t’avais vu Chantal Goya à l’Olympia, en 1978 ?

– Tu sais, Josette (1), je n’habitais pas Paris.

– Mais, quand même, On m’appelle Cendrillon, tu connaissais ?

– Bien sûr ! Nous avions la télévision.

– Mais, tu l’as vue quand, en vrai, Chantal Goya ?

– Jamais.

– Tu n’as pas réclamé ?

– Non

– Et moi, dis, je pourrais pas la voir, en vrai, Chantal Goya ?  En ce moment, elle chante Sur la route enchantée un peu partout : le 16 novembre à Biarritz, le 17 à Béziers, le 23 à Annecy, le 24 à Clermont-Ferrand, à la Maison de la Culture…

– À la Maison de la Culture ?

– Ben oui, salle Jean Cocteau. Le 30 novembre, elle sera à Metz, aux Arènes. Après, en décembre, elle chantera 50 ans d’amour. C’est écrit que c’est un spectacle familial.

– Nous, ma puce, en décembre, c’est sapin, magasins, cadeaux et réveillon.

– Maman, réponds-moi, s’il te plait : cette année, est-ce que je peux voir Chantal Goya en vrai ?

( La maman se gratte le nez et ne répond pas )

– Je peux, maman ?

– Demande à ton père…

(par André Delobel – novembre 2024)

 (1) Josette : à cause d’Anne Sylvestre.

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Se souvenir de Georges Perec

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    Interrogé par Jacques Bens, producteur à France Culture, qui, pour l’épisode du samedi 14 novembre 1981 de l’émission Mi fugue mi raisin, lui avait demandé d’établir sa liste des cinquante choses qu’il ne faut tout de même pas oublier de faire avant de mourir, Georges Perec avait répondu en vingt-neuvième place : écrire pour de tout petits enfants. « Je veux dire des enfants qui ne savent pas lire. Entre six mois et cinq ou six ans. Des enfants à qui les parents lisent des histoires le soir. Des histoires pour les enfants, pas pour les parents. Ce doit être très difficile. »  En vingt-huitième place, il avait répondu : faire de la peinture. En trentième place : écrire un roman de science-fiction.  Curiosité : l’écrivain (qui décédera quatre mois plus tard) n’évoquera à l’antenne que trente-sept choses au lieu des cinquante annoncées par Jacques Bens.  Le tapuscrit sur lequel Georges Perec s’est appuyé lors de sa prestation radiophonique a été déposé à la bibliothèque de l’Arsenal.

    Voir aussi le numéro 1 de la collection « Perec 53 » (l’Œil ébloui, 2024), « Dire son Perec en 53 livres de 53 pages par 53 artistes ».

    On peut réécouter l’émission ici.

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Je me souviens d’Yvan Pommaux, après et d’après Georges Perec (Le Sorbier, 1997)

Un texte patrimonial

 

Pour la rentrée des classes

      « L’éducateur doit être irréprochable dans sa tenue et dans sa conduite privée. Que l’instituteur donne à ses élèves le courageux spectacle de la dignité de sa vie. Enseigner n’est pas seulement un ‘métier’. C’est un art dans lequel intervient la personnalité du maître, son tempérament, son caractère. Il y a de la part de l’éducateur une sorte de chaleur communicative, un reflet d’âme qui pénètre la classe toute entière. L’instituteur a donc l’obligation de se montrer particulièrement sévère pour lui-même. Placé dans une situation spéciale, sous le regard de tous, il ne peut oublier un seul instant que ses faits et gestes – son langage, ses relations, sa conduite – sont soumis au contrôle public et qu’il est impossible que toute sa vie privée ne soit pas l’illustration de la leçon de morale ou de civisme qu’il donne à l’école.

      « L’institutrice aura à se surveiller. Un écart, qu’elle a pu considérer comme une innocente distraction, sera exploité par les méchantes langues. Bien sûr, la ‘demoiselle’ de l’école ne doit pas vivre esseulée comme une sainte dans sa niche, mais elle ne saurait non plus impunément se mêler à des exubérances de mauvais aloi, ni se prêter à des fréquentations douteuses. A elle d’apprécier les limites du bon goût et de s’y tenir, en se gardant toutefois de mériter le reproche de vanité ou de pédantisme. Le souci de la correction n’exclut pas la joie de vivre en société, conditionnée par la bonne humeur et l’aménité du caractère. »   (…)

     « L’instituteur consciencieux poursuit une seule et même tâche : il s’instruit, il cultive son jardin. S’intéresser à tout ce qui l’entoure est une règle de conduite. C’est cette habitude de travail intellectuel, cet amour de l’étude désintéressée qui fait l’intérêt de sa vie. Cette culture intellectuelle, l’instituteur l’élargira nécessairement par le contact avec la vie populaire. Et d’abord, se mêler aux jeunes, savoir rester jeune pour conquérir les jeunes. La vocation de l’éducateur implique une constante recherche de l’âme enfantine à la lumière de sa propre curiosité intellectuelle. L’éducateur qui aime son métier s’y consacre de toute son âme et sa propre éducation est le premier de ses soucis : elle doit se prolonger toute sa vie ».  (…)

      « L’école est assidûment et joyeusement fréquentée quand le maître ou la maîtresse ont su la faire aimer en donnant à leur enseignement l’animation, la vivante gaieté qui conviennent à la nature des enfants. Ce qui fait la noblesse de l’éducateur, c’est qu’il se donne tout entier à ses élèves ; c’est que, sans peser en des balances trop subtiles ce qu’il leur doit et ce qu’on lui doit, il se dépense pour eux sans compter ; c’est qu’il n’est pas le distributeur automatique de connaissances et de recettes, mais un apôtre du travail, de la vérité, de l’altruisme, de la justice. Il faut que le maître trouve chaque jour dans son cœur, dans sa conscience, les trésors de bonté, d’équité, de patience, d’indulgence même qui, bien loin de nuire à son autorité, la renforceront en l’adoucissant. En acceptant d’être instituteur, vous avez pris l’engagement tacite d’aimer les enfants, tous les enfants qui vous sont confiés, de les aimer assez pour en faire des hommes ; et si la tâche vous paraît plus ingrate à l’égard de quelques-uns, il faut bien, n’est-ce pas, que vous les aimiez davantage. Ce ne sera que la stricte justice ».  (…)

     « Réfléchissez à ceci : l’accomplissement de son devoir est chose relativement facile pour qui a la conscience haut placée. Quant à l’exercice de ses droits, c’est quelquefois plus difficile. Ne pensez pas trop à vos droits ; souvenez-vous que l’exercice inconsidéré d’un droit équivaut à une faute et que l’on a quelque fois tort d’avoir raison ».  (…)

      « Vous entretiendrez dans l’âme de vos élèves  ‘la flamme immortelle’ qu’allume l’amour du bien, de la vérité, la passion de la liberté et de la justice. Vous exalterez l’effort persévérant. Vous donnerez l’exemple de l’action disciplinée qui conditionne l’exercice de la liberté. Vous établirez par les faits, que l’école laïque est l’école de la tolérance et de la fraternité. Vous formerez des ‘caractères’ doués de sens social, mais aussi de sens critique, afin qu’ils ne soient plus jamais les dupes et les victimes des propagandes mensongères, des mystiques absurdes, des folies grégaires. Vous redresserez bien haut, devant vos élèves, le flambeau de l’idéal national. Mais vous veillerez à ce que cet attachement indéfectible à la Patrie ne dégénère jamais en un nationalisme étroit, en un chauvinisme générateur de haines. Aimer sa patrie, c’est avoir la volonté de défendre contre toute agression ; c’est aussi de vouloir qu’elle soit toujours plus fraternelle et plus humaine ».

. Code Soleil : Le Livre des Instituteurs, SUDEL, 1923.

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Le chapitre introductif de l’ouvrage, rédigé par André Ferré, s’intéresse à la morale professionnelle. Il sera maintenu, au fil des années, sans actualisation notoire. Il disparait en 1979.

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Photos du haut et du milieu : Robert Doisneau

Trente-neuf ans de fidélité

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En attendant le quarantième rugissant

    Son nom originel est Salon du livre pour enfants et adolescents de Beaugency. Les deux premières éditions se contentèrent du préau de l’école de Garambault. À la troisième édition, de par la volonté de quelques passionnés, l’événement pris de l’ampleur et migra vers le complexe des Hauts de Lutz, C’est cette année-là que le CRILJ intègrera ce qui s’appelle alors comité d’organisation, aux côtés notamment de Jean-Pierre Ruelle, Nicole Ruelle, Jacques Asklund, Guy Jimenes, ainsi que de la Fédération des œuvres laïques du Loiret à qui est confiée l’indispensable (et pas toujours fluide) administration.

    En 2009, année de sa constitution, l’association Val de lire devient l’unique organisatrice de la manifestation. Le CRILJ, fidèle, continue à apporter son concours, en particulier en nourrissant, chaque année, une journée de formation très suivie.

    Notre association tient toujours stand aux Hauts-de-Lutz, tous les ans, sans exception. Cette année, ce fut les vendredi 5, samedi 6 et dimanche 7 avril et, une nouvelle fois, nous avons eu le loisir de répondre aux curiosités des visiteurs du Salon du Livre Jeunesse Val de Lire – c’est le nom actuel de la manifestation –, installé juste en face de la librairie balgentienne Le chat qui dort, ce qui n’est pas le pire poste d’observation.

   À Beaugency, il y a ceux qui nous connaissent bien et ceux qui ne nous connaissent pas, ceux qui viennent nous dire bonjour chaque année, nous interrogeant sur notre actualité, et ceux à qui nous devons expliquer ce que peut être encore, en 2024, l’éducation populaire, y compris lorsqu’il s’agit d’élargir le cercle des jeunes lecteurs. Le salon est aussi, au fil des trois jours, l’occasion de rencontres singulières avec quelques atypiques : une maman qui vient d’écrire un album que sa meilleure amie à illustré et qui veut être publié, une jeune femme qui plaide pour que l’inscription à la bibliothèque devienne obligatoire, une auto-entrepreneuse dont l’activité est d’organiser des rendez-vous (payants) autour des livres pour la jeunesse, ce petit de huit ans pas plus, un peu timide, qui nous demande où sont rangés les livres de poésie, et cet autre qui aimerait bien faire un troisième atelier.

    Ce que sera le salon de l’an prochain, vous demandez-vous ? La question est prématurée. Une seule certitude, à peine un indice : ce sera le quarantième.

André Delobel – 8 avril 2024

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Histoires voyageuses

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À l’occasion de la Journée internationale du livre pour enfants du 2 avril 2024 (Children’s international book day), l’autrice japonaise Eiko Kadono adresse aux enfants du monde, sous l’égide de l’IBBY (Union internationale pour les livres de jeunesse), en quatre langues, un message dont vous trouverez ici la version française. L’affiche est signée par l’auteur et illustrateur japonais Nani Furiya.

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Surfant sur une paire d’ailes, les histoires voyagent.  Elles sont tout ouïe, à l’écoute de tes émotions.

Je suis une histoire qui voyage. Jusqu’au bout du monde.

Je vogue parfois sur les ailes du vent, d’autres fois sur la crête des vagues. Ou sur les minuscules ailes d’un grain de sable. Il m’arrive aussi de voler sur les ailes d’un oiseau migrateur, bien entendu. Et même sur celles d’un avion !

Ensuite, lovée contre toi, j’ouvre mes pages sans bruit pour te raconter l’histoire que tu as envie d’entendre.

Une histoire étonnante, peut-être ?

Ou plutôt une histoire triste ? Un récit qui fait frissonner ? Qui fait rire aux éclats ?

Si tu n’as pas envie de m’écouter maintenant, ce n’est pas grave. Mais ça finira par arriver.

Ce jour-là, il te suffira de m’appeler :

Histoire voyageuse, toi qui fais le tour du monde, viens me voir !

Je te rejoindrai sans tarder.

Des histoires, il y en a des tas.

Par exemple, celle de l’îlot qui, un jour, en eut assez d’être seul et apprit à nager pour se faire des amis… Ou alors, l’histoire de la drôle de nuit qui vit se lever deux lunes dans le même ciel… Sans oublier la fois où le Père Noël s’est perdu…

Tiens donc, j’entends ton cœur battre plus fort.

Boum, boum, boum, et pif et paf et pouf.

C’est l’histoire voyageuse qui s’est faufilée en toi, qui te fait vibrer.

A ton tour, bientôt, de devenir une histoire qui voyage, d’avoir envie de prendre ton envol.

Voilà comment, de par le vaste monde, naît une nouvelle histoire voyageuse.

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Née à Tokyo en 1935, Eiko Kadono perd sa mère alors qu’elle a cinq ans. Peu de temps après, la guerre du Pacifique a éclaté et elle a dû être évacuée vers le nord du Japon à l’âge de 10 ans. L’expérience de la guerre dans son enfance est à la base du profond engagement de Kadono en faveur de la paix et du bonheur. Elle a étudié la littérature américaine à l’Université Waseda et, après avoir obtenu son diplôme, elle a travaillé chez un éditeur. Après son mariage, elle a accompagné son mari au Brésil et a vécu à San Paulo pendant deux ans. Au cours du long voyage vers et depuis le Brésil, elle a pu élargir ses connaissances sur les différents pays. Ces expériences ont fait naître son attitude curieuse et multiculturelle envers l’activité créatrice. Son premier livre a été publié en 1970, et depuis lors, elle a publié environ 250 livres, traduits en 10 langues. Kadono dit que « commencer à lire un livre, c’est comme ouvrir la porte à un monde différent. Elle ne se ferme pas à la fin de l’histoire, une autre porte y attend toujours d’être ouverte. Les gens commenceront à regarder le monde d’une manière différente après avoir lu une histoire, et c’est en un sens le début. Et je pense que c’est là le vrai plaisir de lire. J’espère que chacun commencera à construire sa propre nouvelle histoire à partir d’ici et maintenant. » Kadono a reçu le prix Hans Christian Andersen en 2018.

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Nana Furiya est née à Tokyo, au Japon. Elle est illustratrice et auteur de plus de soixante-dix livres d’images pour enfants. Après avoir illustré Mekkira Mokkira Dondon, un livre d’images populaire pour enfants écrit par Setsuko Hasegawa et publié pour la première fois par Fukuinkan en 1985, Furiya Nana a déménagé en Slovaquie pour étudier la lithographie à l’Académie des beaux-arts et du design de Bratislava, sous la direction du professeur Dusan Kallay. Elle crée des livres d’images dont elle est également l’auteur du texte. En 2012, elle a été l’organisatrice de l’exposition itinérante De main à main, inaugurée au Lapidarium du Musée médiéval de Bologne. Il a invité les illustrateurs du monde entier à réfléchir sur le rôle de l’art en période de catastrophe comme celle provoquée par le tremblement de terre de Tohoku et l’accident de la centrale nucléaire en 2011. Un projet récent a également impliqué son mari Peter Uchnar, peintre et graveur, dans lequel leurs illustrations de  Pierre et le loup de Prokofiev ont été projetées lors de concerts organisés lors du festival Seiji Ozawa Matsumoto en 2019. En 2020, les illustrations ont été publiées sous forme de livre d’images. de Kaisei-sha, avec un texte écrit par Jun Moriyasu. Nana a remporté la Plume d’Or à la Biennale Internationale d’Illustration de Belgrade en 1999 et a été sélectionnée pour les White Ravens 2021.

Robert Badinter aussi pour les enfants

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Robert Badinter, auteur de livres pour enfants ?

    Cet homme de convictions a su, grâce à sa présence, son verbe, sa ténacité et un travail acharné, imposer et transmettre ses valeurs.

    Il n’a pas négligé les enfants, en préfaçant à leur intention Le livre des droits de l’Homme (Gallimard jeunesse, 2015) et en incitant Jacqueline Duhême à illustrer, avec ses images explicites et séduisantes, ce texte qu’il qualifiait de « message de foi dans l’humanité et d’amour des êtres vivants ». (1)

    Il nous a quittés le 9 février 2024, jour anniversaire d’une triste rafle qui lui a enlevée son père mais il a su faire revivre sa grand-mère maternelle dans un récit de la vie de celle-ci, Idiss, chez Fayard, en 2018. Il adaptera ce texte en bande dessinée, en gardant le même titre, avec Richard Malka pour le scénario et Fred Bernard pour les illustrations, (Rue de Sèvres, 2021). Robert Badinter dit de ce texte :  » J’ai écrit ce livre en hommage à ma grand-mère maternelle, Idiss. Il ne prétend être ni une biographie, ni une étude de la condition des immigrés juifs de l’Empire russe venus à Paris avant 1914. Il est simplement le récit d’une destinée singulière à laquelle j’ai souvent rêvé. Puisse-t-il être aussi, au-delà du temps écoulé, un témoignage d’amour de son petit-fils. »

    C’est donc aussi comme homme de culture très attentif à l’enfance que Robert Badinter devrait entrer prochainement au Panthéon, comme l’a annoncé le Président de la République lors de l’hommage national qui lui a été rendu le 14 février 2024.

par Françoise Lagarde – février 2024

(1) lire aussi, ici, sur ce site, un ensemble de textes à propos de l’adaptation théâtrale du livre, en 2016, par la compagnie Petit Théâtre Pilat.

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Adhérer en 2024

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– L’année 2024 est déjà sacrément entamée.

– Tu l’as dit.

– Trop tard pour présenter ses vœux, je crois.

– Ma grand-mère disait qu’on avait jusqu’à fin janvier, pas plus.

– Alors, c’est trop tard.

– Pour la cotisation, par contre, ce n’est pas encore trop tard.

– La cotisation ? Quelle cotisation ?

– La cotisation annuelle au CRILJ.

– Tu as raison. Et je pense qu’il ne faut pas trop tarder.

– Le document est en ligne sur ce site et c’est très pratique.

– J’y vais tout de suite sinon je vais oublier.

– Très bonne idée.

– Dis, l’image qui est juste en-dessous, c’est de l’ironie ?

– Un peu quand même, je pense.

– Quoique, finalement, par les temps qui courent …

– En tout cas, cette cotisation 2024, moi, je la règle.

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Le bulletin d’adhésion 2024 est téléchargeable ici .

Pour Jean Perrot

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Jean Perrot, professeur émérite en littérature comparée à l’Université Paris Nord 13, fondateur en 1994, à Eaubonne (Val d’Oise), de l’Institut international Charles Perrault, est décédé le mardi 19 décembre 2023. Il avait 86 ans. C’était un ami du CRILJ dont il fut, plusieurs années durant, un administrateur attentif. L’une de nos dernières rencontres se fit à Arras où, invité par Francis Marcoin, au Centre Robinson, il vint témoigner, le vendredi 6 avril 2018, de son parcours d’enseignant, de chercheur et d’auteur. Nous reprenons ci-après l’hommage rédigé et diffusé par Anne-Marie Petitjean, au nom de l’équipe de l’Institut.  (A.D.)

    Jean Perrot vient de nous quitter et l’Institut International Charles Perrault est en deuil. Il nous avait encore très récemment fait le plaisir d’une de ses visites à l’Hôtel de Mézières, en se mêlant joyeusement à un public de jeunes étudiantes en littérature de jeunesse. La vitalité d’un Institut qu’il avait fondé en 1994, sur son lieu d’habitation et en le baptisant avec humour du nom de son illustre homonyme (pas tout à fait homographe) le touchait manifestement. Ses interventions érudites et son regard pétillant nous manquent déjà.

     C’est en passeur assidu que Jean Perrot aura sillonné les décennies d’une carrière qui n’est pas uniquement celle d’un brillant universitaire, mais également celle d’un lettré militant et passionné par la littérature de jeunesse. Il entre dans le champ des livres pour enfants à un moment où leur légitimité comme objets d’études n’est pas encore parfaitement reconnue, nonobstant plusieurs pionniers et surtout Marc Soriano dont il suit la voie à partir de 1976 (1). Sa formation est celle d’un comparatiste, spécialiste d’Henry James dont il cherche à renouveler l’étude par un regard plus finement posé sur le texte que certaines des interprétations du « motif dans le tapis » qu’il trouve gauchement ésotériques. Sa thèse est publiée en 1982 chez Aubier, sous le titre Henry James, une écriture énigmatique. Cet attachement au détail du texte et à la clarté des significations se reconnaît aisément dans la suite de son travail sur les textes pour enfants. Et il ne faut pas s’étonner de ce choix d’objets d’études pour un lecteur de Ce que savait Maisie, premier roman à adopter de manière acérée le regard d’une enfant, spectatrice des égoïsmes parentaux.

    C’est en 1987, par Du jeu, des enfants et des livres que Jean Perrot entame une copieuse série de publications, en son nom et en tant que coordinateur et directeur de collection. Cet ouvrage joue habilement de la référence à Paul Hazard, qui avait dépeint en 1932 la lecture enfantine comme exigeante et habile à choisir elle-même les titres qui lui conviennent, dans Les livres, les enfants et les hommes. Parce que Jean Perrot écrit dans une époque baignée par les analyses de Michel Picard (La lecture comme jeu date de 1986), c’est bien le jeu qui va lui servir de boussole pour donner aux études de plus en plus nombreuses sur la littérature de jeunesse une orientation clairement définie et un balisage qui aide substantiellement à son déploiement. Il reprend et poursuit ces analyses dans Jeux et enjeux du livre d’enfance et de jeunesse en 1999. Mais il faudrait également parler de bien d’autres titres qui ont marqué l’histoire de la recherche sur le livre de jeunesse, et que l’on trouvera bien sûr sur les rayonnages de l’Institut Charles Perrault.

    Fervent défenseur du livre, comme organe majeur de la culture, il en analyse les ressorts et la manière dont le jeune lecteur y exerce un jeu que les meilleurs ouvrages savent rendre subtil et adroitement mouvant. Il n’hésite pas à faire appel à différentes méthodes d’analyse, de la sémiotique à la médiologie, en sollicitant des incursions vers la psychanalyse et le structuralisme. Il reste particulièrement vigilant à la dynamique de création des artistes et ne s’en tient pas aux mots, mais analyse précisément les images et leur rapport au texte. Dans Art baroque, art d’enfance, publié en 1991, Jean Perrot reconnaît dans une nouvelle culture de l’enfance, qu’il qualifie parfois de post-moderne, une filiation directe du baroque. Il y traque patiemment dans l’image comme dans le texte les figures de démesure et d’antithèse et use sans frilosité académique de l’épithète et de la métaphore. Ses formulations saisissantes invitent à le reconnaître comme un habile stylisticien qui ne se contente pas de commenter le style des autres, mais en éprouve les exigences dans le mouvement de son écriture.

   Avec Mondialisation et littérature de jeunesse, en 2008, c’est le spécialiste de comparaison internationale qui balise le champ critique. On ne s’étonnera pas de le voir animer la table ronde La littérature de jeunesse : recherches et formations, un éclairage international lors d’un colloque qui s’est tenu à la BnF en 2011. (2) Dans les actes, il entame son intervention personnelle par la référence à Walter Benjamin et la manière dont il s’est intéressé à l’enfance. « Il y a dans cette rencontre une légitimation tacite des recherches concernant [ce] domaine littéraire ». Parce que Jean Perrot est benjaminien dans son attachement à la culture de l’enfance, il ne peut ignorer ce qu’il appelle la « vidéosphère », les CD-roms et la circulation sur internet qu’il a regardée avec à la fois curiosité et frayeur.

    Mentionnons enfin le Dictionnaire du livre de jeunesse, qu’il dirige avec Isabelle Nières-Chevrel, en 2013, au Cercle de la Librairie. C’est une somme qui réunit les contributions de 133 chercheur.es et fait un point décisif, au fil de dix années de travail, sur la recherche en littérature de jeunesse.

    Ses études, les travaux collectifs qu’il a coordonnés, ses cours d’université et les nombreuses formations qu’il a impulsées, ont toujours tenu à analyser de manière équilibrée le texte et l’image, à ne pas négliger la dynamique internationale qui fait circuler les textes en traduction et à faire reconnaître les filiations entre créations contemporaines et racines dans les siècles passés. C’est cette alchimie rayonnante qui caractérisera pour longtemps sa manière propre de nous parler de livres et d’enfance, et d’en faire le terreau d’une médiation culturelle pour tous, animée par des actions militantes au plus près du terrain que l’Institut se réjouit de faire perdurer.

    Les putti baroques dont il reconnaissait les visages joufflus dans maintes illustrations d’ouvrages contemporains viennent de nous enlever Jean Perrot. Pour notre humble part, nous continuerons fidèlement à faire briller son étoile au ciel de l’Institut.

(samedi 23 décembre 2023)

(1) voir l’entretien donné à Mathilde Lévêque en 2018 : https://magasindesenfants.hypotheses.org/6431  et sa contribution à Recherches et formations en littérature de jeunesse, BnF, 2012, p. 153)

(2) Une vidéo en ligne permet de réécouter Jean Perrot parler des ambitions internationales de l’Institut et de l’esprit qui animé sa fondation. C’est ici.

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